partie1
partie2  

 

Apprendre à voir, un parcours semé d'embûches

 

La vision n'est pas innée. Elle s'acquiert progressivement pendant les cinq premières années de la vie.

Malheureusement, de nombreux incidents de parcours peuvent menacer la vue de l'enfant. Non pris en charge ou détectés trop tard, les troubles de la vision peuvent laisser de lourdes séquelles.

Ainsi, chaque années, quelques 40 000 enfants perdent l'usage d'un œil à la suite d'une anomalie non détectée.

 

Chez l'enfant, le dépistage précoce est une nécessité absolue.

Qu'il s'agisse d'un simple défaut de vision (hypermétrope, myopie, astigmatisme), d'un problème de convergence (strabisme), ou plus grave, d'une cataracte ou d'un glaucome congénital, le moindre retard de prise en charge peut entraîner la perte d'une partie, voire la perte complète de la vue. Beaucoup d'acquisitions du jeune enfant passent par la vue. Aveugle, un enfant risque d'accumuler des retards moteurs et cognitifs. C'est pourquoi il faut lui apprendre dès le plus jeune âge à pallier l'absence de ce sens, quasiment indispensable au développement général de l'enfant.

 

Premier commencé, dernier achevé.

 

L'œil est l'un des organes qui apparaît en premier chez l'embryon. En même temps que le cerveau . Dix-huit jours seulement après la conception

Mais, à la naissance, il n'est toujours pas terminé

Les cellules photosensibles des yeux - les cônes et les bâtonnets - sont encore très dispersés sur la rétine, ce qui explique la très faible acuité visuelle du bébé. Ce n'est que progressivement qu'elles vont se concentrer et s'ordonner pour permettre la vision des détails les plus fins.

 

La vision de l'enfant va se construire, mois après mois, de la naissance jusqu'à 5 ou 6 ans. Elle dépend, en effet, de l'organisation et de la maturation du cerveau qui doit apprendre à interpréter les signaux acheminés par les yeux.

 

Un enfant atteint de cataracte congénitale ne voit pas vraiment. Son cerveau n'est pas stimulé par la lumière, qui n'arrive pas à traverser le cristallin devenu opaque. Si on n'opère pas cet enfant dès les premières semaines, il restera aveugle ou très malvoyant car son cerveau ne pourra plus jamais apprendre à voir.

La rétine est formée de milliards de cellules nerveuses reliées entre elles par des synapses. A la naissance de l'enfant, ces liaisons, extraordinairement nombreuses, sont tout à fait hasardeuses. Au fur et à mesure de l'apprentissage de la vision, certaines liaisons, fréquemment utilisées, se renforcent et se stabilisent. Les autres disparaissent.

Si les yeux voient bien, l'ensemble du circuit nerveux situé en aval s'agencera harmonieusement. En revanche, en cas de défaut visuel, (une hypermétropie importante par exemple), les liaisons s'ordonnent mal et la malvoyance s'installe. Par chance, tant que l'enfant est jeune et son cerveau plastique, on peut gommer ces erreurs et réorganiser les liaisons, ceci jusqu'à 18 mois.

Au-delà, c'est plus difficile, long et hasardeux. D'où la nécessité d'un dépistage précoce du moindre trouble.

 

Enfants à risques.

 

Paradoxalement, le premier traumatisme pour l'œil d'un enfant est le moment de la naissance. En effet, près de 15% des nouveau-nés souffrent, à la suite d'un accouchement difficile, d'hémorragies au niveau de la rétine. Dans la grande majorité des cas, elles se résorberont heureusement en moins de deux semaines. Les prématurés sont, également, des enfants à risques.

S'il pèse moins de 1500 grammes, l'enfant à huit fois plus de risques de souffrir de myopie. S'il pèse moins d'un kilo, ce risque est multiplié par trente-deux.

Le prématuré est également menacé de suroxygénation. En effet, lorsqu'un enfant naît avant terme, il est courant de la mettre sous oxygène. Or cette pratique favorise la prolifération de petits vaisseaux qui peuvent endommager ou décoller la rétine.

En général, le tissu rétinien retrouve un aspect normal dès lors qu'on diminue à temps le dosage en oxygène. Malheureusement, chez un tout petit, les lésions oculaires sont très vite irréparables.

 

Savoir pour voir.

Pendant longtemps, on a pensé qu'il était impossible d'examiner la vision d'un bébé avant neuf mois.

Aujourd'hui, on sait détecter, dès l'âge de deux mois, un défaut ou une déficience visuelle. Plusieurs techniques existent aujourd'hui pour mesurer l'acuité visuelle d'un nourrisson. A Lyon, François Vital-Durand a été l'un des premiers à ouvrir une consultation pour jeunes bébés. Le regard préférentiel, méthode qu'il a mise au point avec une équipe de psychologues et le soutien de la Fédération des Aveugles de France, permet à l'ophtalmologue de " lire " littéralement le regard du bébé.

L'enfant est posé sur les genoux de sa mère ou de son père et on lui présente des cartons imprimés avec des barres blanches et noires plus ou moins larges. L'examinateur doit être capable, rien qu'en suivant le mouvement des yeux du bébé, de dire si les barres se trouvent à droite ou à gauche.

Grâce à cet examen non traumatisant, on peut connaître l'acuité visuelle d'un bébé. Il est complété par un test qui permet de mesurer la coordination et la convergence des deux yeux. Ce test du petit pirate consiste à obturer brièvement un œil puis l'autre et voir si le regard fixe son objet.

Enfin, le médecin dilate la pupille de l'enfant à l'aide d'un collyre pour déterminer, grâce à un petit faisceau lumineux, si ses yeux sont myopes, astigmates ou hypermétropes.

Il peut ainsi observer le fond de l'œil et vérifier également qu'il n'y a pas d'anomalies ou de lésions qui pourraient expliquer une défaillance de la vision.

 

Corriger les défauts de vision.

 

On ne corrige un défaut de vision chez un bébé que s'il est grave et qu'on craint qu'il nuise à un bon apprentissage de la vision. L'hypermétropie, la myopie ou l'astigmatisme peuvent être combattus par le port de lunettes, y compris chez un bébé de quelques mois.

Certains bébés peuvent naître très myopes, surtout si le père et la mère sont, tous deux, atteints de ce trouble. L'enfant myope voit mal de loin mais bien de près. Tout petit, cette anomalie ne le gêne pas car il ne s'intéresse encore qu'au monde très proche. Plus tard, si l'on ne corrige pas son défaut, il risque de demeurer dans un univers anormalement restreint. Les bébés sont en général hypermétropes. En cas d'hypermétropie trop importante, surtout d'un seul œil, il y a, d'abord, un risque de strabisme puis d'amblyopie. Voilà pourquoi il est important de corriger la vision de l'enfant, avant qu'il grandisse.

 

L'amblyopie n'est pas une maladie de l'œil mais la conséquence d'une anomalie de la vision qui empêche le cerveau d'apprendre à voir. Un œil fortement hypermétrope, par exemple, fabrique des images de mauvaise qualité. Le cerveau sélectionne celle de meilleure qualité en provenance du " bon " œil. Il supprime les images " parasites " pour se consacrer entièrement à l'analyse du bon œil. Résultats : peu à peu la vision de l'œil hypermétrope est inhibée et à l'extrême, cet œil peut se réfugier dans le strabisme et devenir peu à peu non voyant.

 

Attention au strabisme.

Le strabisme est un trouble apparemment bénin qui peut avoir de graves conséquences. Il consiste en un défaut du parallélisme du regard. Lorsqu'un enfant est atteint d'un strabisme, même léger, le cerveau reçoit une image dédoublée. Il prend alors l'habitude de supprimer les informations en provenance d'un œil pour rétablir une vision normale. Si rien n'est fait, au bout de quelques années, l'œil non utilisé devient aveugle.

Jusqu'à trois mois, il est normal qu'un bébé semble loucher de temps à autre, car ses deux yeux sont largement indépendants et incapables de superposer les images.

Avant neuf mois, les causes du strabisme sont, le plus souvent, liées à un défaut de la commande nerveuse des muscles oculaires ou encore à une trop forte myopie ou hypermétropie.

Plus tard, il n'est pas rare qu'un choc affectif entraînant un trouble psychologique soit en cause. Pour corriger un strabisme, on utilise en général des lunettes avec des verres spéciaux. Une bande dépolie de chaque côté contraint l'enfant à redresser les yeux et à adopter un regard parallèle.

 

Stimuler un œil paresseux.

 

Outre le port de lunettes de correction, il existe différentes techniques pour stimuler un œil paresseux. Au départ, on utilisait des collyres capables de paralyser l'accommodation. En paralysant l'œil le plus performant, on espérait ainsi forcer l'enfant à se servir de l'autre œil et à développer ses capacités de vision.

Seul problème, même handicapé, le bon œil continuait de voir mieux que l'œil possédant une faible acuité visuelle. De plus certains médecins se montraient réticents à utiliser cette solution relativement agressive.

 

On a alors adopté une autre méthode : obturer l'œil le plus performant avec un pansement pour obliger à travailler davantage celui qui donne des signes de faiblesse. C'est tout simple et ça marche. A condition, là encore, d'intervenir suffisamment tôt. Vers six mois, une occlusion de 20 minutes à une demi-heure par jour, pendant quelques semaines, suffit à rétablir une acuité visuelle normale. Plus tard, vers un an, d'une heure à une heure et demie par jour est nécessaire pour arriver à un résultat équivalent. A deux ans et demi, plusieurs heures d'occlusion quotidiennes peuvent être indispensable pour traiter, par exemple, un strabisme passé inaperçu ou survenu après un choc affectif.

 

Des astuces pour mieux voir.

 

Plus on regarde, plus on apprend à voir. Cette règle s'applique aussi aux enfants souffrant d'une grave déficience visuelle. En stimulant la vue d'un enfant malvoyant, on l'aide à se servir de ses yeux au maximum de leur capacité. Un enfant qui n'a que très peu d'acuité visuelle peut donc espérer développer une petite vision. On comprend dès lors l'intérêt d'un dépistage et d'une rééducation précoce ! Dans les cas, les plus extrêmes, de très basse vision, les spécialistes de l'enfant sont capables dès l'âge de deux mois d'apprendre au tout petit à développer des stratégies de compensation visuelle, à utiliser le potentiel épargné.

Selon les cas, c'est le rôle d'une orthoptiste, une éducatrice de la vision, qui va aider l'enfant à découvrir ses possibilités visuelles ou celui d'équipes pluridisciplinaires.

 

Les psychomotriciens ou les kinésithérapeutes apprendront ainsi au bébé malvoyant à bouger ses membres malgré le fait, par exemple, qu'il ne peut suivre des yeux sa main ni s'amuser avec elle comme le fait un bébé à la vision intacte. Les parents peuvent aussi aider leur bébé à se repérer. Porter des vêtements contrastés, noirs et blancs, (le bébé ne perçoit pas les couleurs au début), permet à l'enfant de reconnaître sa mère par exemple.